Vu de Jérusalem, l'Oreille cannibale parle d'un conflit
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- A la marina d'Hertzilia
C'est (re)parti. Tasse de café, reportage d'Arte sur une styliste allemande. Hier soir, sur les quais de la marina d'Hertzilia. Un vieil homme est assis près du portique détecteur de métaux, seul accès au port ménagé dans les barrières qui ferment l'endroit. Il est vieux et travaille encore. J'ouvre mon sac qu'il fouille d'un oeil distrait. On se dit, affectés, que c'est triste de ne pas avoir de retraite. On marche près du bord, à l'entrée des pontons. Il y a des gros mulets qui filent sous les bateaux. Les mêmes voiliers que l'on peut voir en France, Bénéteau, blabla, et autres constructeurs connus. Quelques petits yachts. Hertzilia est une banlieue un peu chic du nord de Tel Aviv. Il n'y a que des familles ce soir. Samedi soir. Je cherche quelques beaux mecs du regard dans la foule, l'endroit est plein de poussettes et de grands frères, de mamies, de jeunes couples, mais rien d'extraordinaire à regarder dans la place. Des gens mal habillés, des Russes,... On s'engouffre dans le centre commercial qui, ce n'est pas étonnant, ressemble à tous les autres. La galerie marchande est un petit monde grouillant. On regarde deux trois trucs mais ressortons déçus, par l'arrière du mall. Des énormes souffleuses recrachent sur notre passage l'air chaud de la climatisation. Tempête chaude et désagréable. Il faut manger et une amie nous a conseillé un restaurant mi-japonais mi-tout, le tout étant la spécialité de ces restaurants internationaux, "globy" : fajitas, hamburger, steack au poivre, nigiri et maki ou gnocchi. Comme tous les malls se ressemblent, tous les restaus se ressemblent. On peut donc faire le choix qu'on veut. Sortis par l'arrière du mall, il faut à nouveau passer devant le vieux vigile endormi pour accéder à nouveau à la marina et ses restaurants. Il ne me regarde pas plus qu'avant. Je pourrais me jeter dans la foule avec mon sac bourré d'explosif. Le conditionnel permet d'élaborer plein de plans machiavéliques. Oishi oishi, au premier étage. Teinte bleutée et Desireless. Voyage voyage improbable dans cette grande caféteria sous-éclairée et standardisée façon hype. Une Ethiopienne merveilleusement belle nous installe. Une jeune et déjà acariâtre sabra prend la suite. La bouffe n'est pas vraiment bonne, pas vraiment mauvaise, trop salée. Du choux aigre-doux en guise de pickels apéritifs, une bière déprimée, sans bulle, et la vue sur la marina. Au moins, les bateaux Bénéteau, la grande digue et les familles. Des centaines de familles. Bêtement, je dis à mon Israélien : "Tous ces gens mangent, fuckent, meurent, chient, votent, pensent". A peu près dans cet ordre-là, et en anglais. Evidemment. Il m'arrive parfois de constater des choses banales mais qui me donnent l'impression d'avoir redécouvert le monde. Moi qui suis d'habitude tout amour, hier soir, j'eus envie de tout haïr, de mon premier étage. Heureusement, c'est vite passé. Et puis j'aime mon Israélien. On finit le repas et je laisse trop de pourboire. Bien plus que les 12% réglementaires. 20 shekels pour une conne mal aimable ; mais je n'ai pas de monnaie et n'ai pas envie d'attendre. Je retrouve la voiture et la douce chaleur emmagasinée au soleil de l'après-midi. L'odeur familière, le cocon, le concerto pour deux pianos de Poulenc. On prend la route de Jérusalem, il fait une nuit d'autoroute bouchonnée, chaude. Les lumières rouges des culs de voitures à touche-touche, la fenêtre ouverte. Je manque un bas côté. Des jeunes religieux à la station essence Paz me demandent en hébreu de les monter à Jérusalem. Je leur dis ne pas comprendre. Que ferais-je de deux ultra-orthodoxes à l'arrière de ma BM. Ils ont bien vu, à la façon dont je suis habillé, qu'on n'a rien à voir ensemble. La route est pleine des familles qui se quittent après shabbat. Le check-point de la 443 est plein, sans doute un conducteur douteux arrêté par les garde-frontière. Puis Jérusalem et sa grande synagogue. Ses collines trop construites qui finiront bien par s'écrouler sous leur poids. Il y a une lune splendide et des nuages. Je me dis que je ne connais encore rien de cet endroit. Dimanche. Je passe une partie de l'après-midi au centre commercial de Mamilla... Heureusement, en rentrant, je m'adonne à une activité autrement plus saine. Je lave ma voiture. - Du concret
La terrasse de l'hôtel Legacy vers 19 heures. Du cinquième étage, le vent me donne un peu froid. En prenant de la hauteur, la vue de Jérusalem est captivante. Les voitures qui s'agitent, les murailles, la Vieille Ville, la grande synagogue qu'on reconstruit dans le quartier juif, le dôme d'or. L'ensemble baigne dans une jolie couleur de juin, dorée. J'ai bien fait de monter, quelques amis sont venus s'assoir là après une après-midi à la mer Morte. J'ai fui la proposition qui m'avait été faite de venir. Trop chaud pour moi, il y fait 10 degrés de plus qu'à Jérusalem. J'ai préféré passer au parc de l'Indépendance, pour y finir laborieusement les Bienveillantes. J'exagère parce que ça se lit très vite mais 1.400 pages en format poche, ça reste long. J'ai adoré le bouquin dont je parlerai, inchallah, plus tard. J'ai pas trop eu le temps d'écrire, certains événements s'étant un peu enchaînés. Mon contrat ici prendra fin le 31 juillet et j'ai trouvé du boulot ailleurs, à Londres, pour le 4 août. Autant dire que beaucoup de choses vont changer. J'ai eu le cul bordé de nouilles, il faut le dire. J'ai postulé pour un boulot dans une importante boite dont le siège est sur King Street à Londres. Il m'ont appelé, m'ont convoqué, m'ont interrogé, deux fois. Ils m'ont rappelé 2 jours après mon second entretien pour me dire "we would love to offer you the job of junior expert..." Et voilà, c'est dans la poche. Je n'ai plus qu'à signer le contrat qu'ils m'ont envoyé. Voilà. Il faudra que je fasse un bilan, un jour ou l'autre, de ces presque deux années passées à Jérusalem. Je ne larguerai pas tout de ma vie ici puisque je devrais continuer mon histoire avec mon Israélien. De toute façon je n'ai pas envie qu'elle s'arrête, je dois être trop amoureux ou trop attaché à mon confort sentimental. Une chose qui calme vos ardeurs, c'est parfois ce qu'il me faut. S'assoupir, pourquoi pas. Enfin. Je lui ai donc proposé de me suivre chez les Brit. On verra sous quelle forme cela est possible. J'ai l'impression que les jours vont filer jusqu'au 31 juillet. Mon Israélien me faisait remarquer que cela faisait 7 week ends. Je n'ai pas vérifié mais cela fait vraiment peu. - Rendez-vous à l'Etienne Marcel
(Dans la série Collège des coeurs brisés avec large emploi du passé simple) J'ai encore marché des heures dans Paris. C'est plutôt agréable mais en réalité pour courir de rendez-vous en rendez-vous, je me demande si cela ne perd pas un peu de son charme. Quoiqu'il en soit, ces journées sont vivifiantes, de revoir ses amis ; je me couche à pas d'heure et trouve toujours le courage de me lever. Demain est un autre jour, je pars pour Londres et mon train est à 8h06. N'ayant pas encore mes billets, il faut que je me lève à l'aurore pour y être très tôt. Peu importe. Il semble que chaque deux semaines se tient au café Etienne Marcel une espèce de rassemblement d'homos en tous genres parisiens. Pas tant de genres que ça puisqu'il n'y en avait que deux : soit la fashionista maigrelette à cheveux longs ou mi-longs, soit le barbu en short à cheveux très courts ou rasés. Je me classe donc dans la seconde catégorie. Ayant rejoint un groupe d'amis vers 21h30, je me trouvai là un peu par hasard et pas pour participer à l'événement parisien. Ce n'est d'ailleurs pas un événement puisque ce fait n'a véritablement rien d'une importance notable. Mais j'y étais venu pour y croiser mon premier amant. J'entretins avec lui ma première relation d'adultère après une année que j'avais passée à convoler avec mon premier mec et premier amour. Comme je l'ai déjà dit dans des précédents billets, j'avais à l'époque remué ciel et terre pour rejoindre ce premier mec là où il vivait. C'est à dire au Sultanat d'Oman. Après plusieurs mois passés ensemble, à la faveur des vacances d'été, j'étais parti m'aérer à Paris quand lui était resté dans la moiteur horrible de Mascate. Ce fut rapide. Trois jours après mon arrivée Paris, la rencontre que je fis avec l'autre fut fatale. Je'n'avais pas vraiment d'expérience. Je n'avais été amoureux que d'un homme, j'étais resté hors du circuit gay parisien, exilé en Syrie et en Oman. Lui était terriblement beau et semblait s'intéresser de près à moi, pour des motivations que je ne voulais pas connaître. J'avais deux mois d'été devant moi, sans mon mec, à passer à Paris dans un univers que je ne connaissais pas encore et qui me semblait (à l'époque) terriblement excitant. L'esprit est prompt et la chair est faible. Je tombai rapidement dans ses bras et lui dans les miens. C'était il y a deux ans, à un mois près, et l'histoire se prolonge depuis sur une belle ligne en pointillés. Elle s'efface, disparait, tout le temps, on la laisse mourir, pour mieux la raviver à chaque fois qu'on se croise. Bref, j'adore cette sensation, d'être heureux de revoir un ancien amant, de jouer avec, même maladroitement, de comprendre que cela pourrait recommencer, sans y céder non plus. Ca ne marcherait sans doute pas plus d'une semaine si ça devait reprendre. Bref, je sais pas vraiment pourquoi j'écris tout ça. Mais j'aime croiser ce mec, deux ans après, il répond encore à mes oeillades, il me fait des avances, aucun de nous n'y cède vraiment. On se touche la cuisse, c'est mignon comme deux gamins, c'est un test permanent. L'emprise qu'on a l'un sur l'autre, feinte ou réelle, et ce jeu excitant et un peu douloureux sont assez jubilatoires. C'est un peu maso mais finalement assez drôle. Bref, je me suis pas mal amusé à cette petite sauterie de la rue Etienne Marcel. Il y avait du monde que je connaissais, un autre amoureux de passage d'une fin d'été aussi, un barbu aux yeux verts, un autre de retour de New York qui passait par là et m'a reconnu de dos, et un cocktail à la fraise à 10 euros, sans alcool et coupé à l'eau. Un scandale. Je parlerai plus tard de la raison de mon voyage à Londres, de mon entretien dans la maison very, very British, au milieu du luxe et de la beauté. J'attends une réponse qui a intérêt à être positive... - Comme un parfum de changement
Pas très envie de causer en ce moment. Beaucoup de boulot la semaine dernière. Puis un coup de chance qui me fait m'envoler pour Londres vers un entretien d'embauche dans une maison very very British. Des interrogations sur le mode "comment gérer son couple et ses poussées carriéristes". Ce soir, j'étais à Paris. Les rues, un couple de barbus, comme moi, un peu fin, cheveux ébouriffés, ils se tiennent par la hanche. Nous allons tous les trois vers République, eux sur un trottoir et moi sur un autre. Lorsque je m'engouffre dans la bouche de métro de Répu, ils se retournent. L'un d'eux me regarde et me fait signe de les suivre avec sa tête. Je lui souris et rentre dans le souterrain. Il est tard. - Comme un parfum d'idéologie nauséabonde
Tags : Israël Après la capoeira, j'ai raccompagné Gaï, un drôle de roux américain qui vient de temps en temps au cours. Ma colocataire le trouve court sur pattes. Moi, je l'aime bien, il me fait penser à mon cousin Cyrille que je n'ai pourtant pas vu depuis des années. Sans doute la couleur de cheveux. J'aime bien les roux. Gaï travaille au Government Press Office (GPO), l'organisme israélien chargé d'accréditer les journalistes étrangers. De conserve avec le Ministère des Affaires étrangères, Gaï est chargé "d'apprendre aux journalistes à mieux faire leur travail". C'est en ces termes qu'il m'explique son travail. Ils procèdent pour cela, au GPO, par des visites organisées pour les journalistes sur le terrain, en coopération avec l'armée israélienne souvent, pour montrer "les bonnes choses comme les mauvaises". Pour montrer "la réalité". Leur réalité. "Ce n'est pas de la propagande" m'assure-t-il. Permets-moi, mon cher Gaï, d'en douter. Nous continuons la discussion. Traditionnellement, il me pose la fameuse question "aimes-tu Israël". Je lui réponds un "bien sûr" sur lequel il ne peut avoir aucun doute. Je lui raconte toutefois mon problème avec les armes, au début, lors de mon installation à Jérusalem. A l'époque, j'habitai quelques jours à Saint Pierre en Gallicante et je devais, pour me rendre au travail, passer par la porte de Sion. Là, avant de m'engouffrer dans les ruelles de la vieille ville, avant de passer par la chicane de la porte de Soliman, je devais traverser un parking suffisament grand pour accueillir les bus de barbouzes chargés de "sécuriser" la zone. Souvent, le matin, je voyais une vingtaine, une trentaine de soldats briquer leurs armes ou feindre un tir, fusil vers le ciel, sous les ordres du lieutenant. Le cliquetis des armes, même pas chargées, le bruit métallique, les ressorts, la gachette pressée, le peloton aligné, j'avais du mal à m'y faire. Nous qui avons oublié dans nos rues parisiennes ce qu'était une arme. J'étais choqué par la vue d'armes de guerre en masse. On se fait à tout, rassurez-vous. J'expliquais donc celà à Gaï qui semblait porter dans ma voiture une grande attention à ce que je lui racontai. "Ah bon ? Oui, c'est terrible toutes ces armes". Et d'évoquer l'obligation pour tous les groupes scolaires de primaire d'être accompagnés par des hommes armés de vieilles pétoires ou même de fusils d'assaut. "Mais tu comprends pourquoi on doit le faire, non ?" Ca m'a tellement sonné que ma voiture a heurté le trottoir devant la rue Heleni haMelkha. "On doit le faire". Gaï parlait pour son Etat. Il -lui, eux- "devait" le faire. "We have to do it". Je pensais alors à deux choses : souhaiter que l'Etat protège ses ressortissants me paraissait normal. Mais s'assimiler à l'Etat, se sentir partie intégrante de sa politique, assumer ses choix, les porter en soi dire "nous" plutôt qu' "il - le gouvernement, le président, la police, l'armée" me paraissait totalement anormal. Peut-être avons-nous trop l'habitude d'être dans l'opposition aux politiques engagées par nos Etats ? Peut-être avons-nous perdu le sens de la Nation, du groupe même, pour le ramplacer par la notion d'individualité. Pour moi, il est clair qu'en France l'Etat ce n'est pas "nous". L'Etat me protège mais ce n'est pas mes oignons, c'est son boulot, qu'il gère tout seul. Là, Gaï, s'associait à son Etat, vraisemblablement en tant que juif dans un Etat juif. C'est cela qui est extraodinaire. Le "nous" prend ici tout son sens lorsqu'il y a en face l'ennemi commun des juifs d'Israël : le terroriste. Sa remarque, d'ordre uniquement sécuritaire, suscitait en moi une banalité : j'ai toujours du mal à croire que la sécurité d'Israël sera assurée sur le long terme par l'armement à outrance du pays et en éduquant ses enfants dans la culture des armes. Pour l'éducation aux armes, on retrouve globalement le même schéma de l'autre côté du mur, en Palestine. Bref, je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre. J'ai l'impression que, "chez nous", dans l'Occident européen, les grandes causes nationales ont disparu et qu'on ne peut plus dire, le sortant des tripes, "on doit le faire" en parlant d'une politique. Même en parlant de réformes de la SECU ou des retraites... On ressent ici comme un soupçon de lutte vitale, de guerre totale où la nation engage toutes ses forces, comme un parfum d'Etat totalitaire ou de peuple aveuglé. On pensera au peuple américain, à l'opération Infinite Justice et à la Global War Against Terrorism. J'ai du mal à concevoir qu'on puisse mettre son drapeau dans son jardin. Je ne me considère pourtant pas moins patriote que mon voisin. Je croise souvent dans les rues de Jérusalem les victimes du principe défini dans ces lignes : "...un régime totalitaire tente de s'immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l'adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté." Nous. Eux. On doit. - Du mont Gerizim à Bethléem, petit voyage photographique
Tags : Territoires Palestiniens photo Sur les routes de Palestine, on peut voir des Samaritains qui fêtent leur Pâque sur le mont Gerizim, des moutons paître comme tous les autres moutons du monde, même à portée de fusil des colonies juives, des déserts hostiles comme des cactus renfermant des trésors de verdure et des saintetés vertes et ocres en veux-tu-en voilà... L'écart à Abou Gosh, sur les routes d'Israël, nous rappelle qu'au temps des croisées, tout n'était que Terre sainte. Un garçon, sur le mont Gerizim, le lieu saint des derniers Samaritains, le jour de leur Pâque Le mur, à Bethléem, près de la tombe de Rachel, un terrain d'expression idéal Un troupeau de moutons sous la colonie juive de Har Bracha, sur une colline attenante au Gerizim Jeunes Samaritaines le jour de la Pâque. Les jupes des filles sont d'autant plus courtes que les oreilles des garçons sont pointues. Un Christ en majesté, entouré d'une vierge et d'un saint Jean. Eglise croisée Sainte-Marie-de-la-Résurrection d'Abou Gosh Les bois verts du wadi Kelt, le monastère Saint-Georges s'y cache du désert de Judée dans la descente vers Jéricho Le cénotaphe sur la tombe supposée de Moïse au ribat éponyme de Nabi Moussa - Un brunch pour les soixante ans d'Israël
Tags : Israël 60 ans J'étais invité samedi à bruncher chez un couple qui habite le quartier de Rehavia. Lui est informaticien au ministère du Tourisme et elle éducatrice pour jeunes enfants. En attendant de finir ses études, elle travaille au Toys'R'us de Talpiot. C'est elle qui nous a founis en déguisement pour les deux derniers pourims. Comme elle ne compte qu'un article sur deux quand on passe aux caisses, ça fait réaliser des économies substantielles. Bref, là n'est pas le propos. Samedi, c'est une belle journée. Il fait bon au soleil mais un peu frais à l'ombre. Une légère brise vient titiller le poil qui a tôt fait de se hérisser. Il est midi. Je gare la voiture dans le quartier tranquille. C'est shabbat, les gens sont chez eux. Il n'y a pas de voiture dans les rues. Quelques gars à kippas tressées, bleues et blanches, passent à côté de moi. Leurs longs tsitsit s'agitent à chaque pas. Loin devant, au bout de la rue, un haredim, noir, barbe noire, chapeau noir. Il semble moins pressé que ses confrères de Mea Sharim. A propos de ce quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem, Mea Sharim, où vivent quasi recluses des communautés très fermées de juifs ashkénazes et rigoristes, j'ai voulu y passer en rentrant de Tel Aviv, vendredi soir. Il devait être en 18h30 et 19h00 ; c'est à dire à l'heure où shabbat commence. Je sens bien que je suis border line. A l'orée du quartier, déjà les petits hommes en noir sortent de partout, sans doute pour aller au Kotel. Leurs enfants et leurs femmes, seuls éléments légèrement colorés (en blanc) de la rue, s'agitent sur les trottoirs. Je suis une voiture qui file rapidement en s'enfonçant dans une large rue du quartier. Je suis stoppé par un feu rouge et j'entends alors des bruits de gamins qui crient. Paf ! Le bruit métallique d'une pierre sur ma carrosserie. Bling. Je vois dans le rétroviseur la troupe de gamins qui s'agitent. Hauts comme trois pommes. Six ans, peut-être huit. Et les pères qui ne font rien. Une vieux monsieur bedonnant, le streimel bien vissé sur la tête, regarde la scène impassible. Je comprends vite qu'il me reste qu'une chose à faire, griller le feu rouge et faire demi-tour, illico. En repassant en sens inverse, le moteur rugissant pour me casser au plus vite de l'endroit mal fâmé, je vois la petite troupe ramasser d'autres cailloux. Ils loupent leur cible et je file vite retrouver la route du mont Scopus. Je suis surpris car les haredim ferment d'habitude leurs rues à la circulation dès le shabbat commencé. Et la police, qui tentait autrefois de s'interposer et de laisser les routes ouvertes et accessibles, laisse aujourd'hui faire. On monte les escaliers du petit immeuble de pierre blanche. Ils se ressemblent tous dans le quartier. Deux ou trois étages, en retrait sur le trottoir avec un petit jardinet devant. L'entrée sur le côté donne accès à la cage d'escalier éclairée d'une lumière zénithale. Chaque appartement a son balcon. Trois pièces, en général et des fenêtres qui ne s'ouvrent pas comme chez nous, avec deux battants, mais qui coulissent. On entre, Maya et Nati, qui ont invité beaucoup d'amis pour le brunch, sont encore presque seuls. Un couple cachés derrière de grosses lunettes de soleil est assis sur un hamac, un joint à la main. Le balcon que je découvre est une merveille. C'est une jungle miniature de plantes grasses et odoriférantes aux noms fabuleux. Je retiens une menthe citronnée à laquelle je me frotte longuement les doigts. Je fais sentir à mon Israélien. C'est un délice. Maya, comme Nati son concubin, sont petits, sympathiques et un peu gros. Leur chatte, Marylin, est une vraie salope, n'hésitant pas à vous faire les yeux doux pour venir vous mordre ou vous griffer. Et dieu sait que j'aime les chats. Elle est aussi grassouillette que ses maîtres dont je connais l'amour pour les films américains, la junk food, les photos de vacances à Chypre et les totems d'Apaches ou d'Appalaches. Le couple nous fournit habituellement en dvix et autres mauvais films que j'ai souvent bien du mal à choisir. Peu importe. Je me lave souvent le cerveau devant ce genre de films. Chose pour laquelle je les remercie d'ailleurs très souvent. Arrive Meshmesh, de son vrai nom Tamar, une serveuse du Gula qui bosse aussi je ne sais où. Cheveux frisés, aux formes généreuses, proches du disgracieux. Elle est sympa. Ses cheveux roux lui ont valu son surnom d'abricot. Un couple, Eli et sa copine. Lui est charmant, hétéro mal dégrossi, petit et poilu, j'aime. L'oeil sympa, rieur, les dents du bonheur. Il a des grosses chaussures de marche, rien de distingué, au contraire. Mais des faussettes délicieuses. Je lui casserais bien les pattes arrières comme j'aime dire de temps en temps. Je croise un ou deux de ses regards ambigüs pendant le brunch, entre deux passages près de la table du salon pour se resservir, moi la main dans le homos, lui saisissant un jachnoon, ces traditionnels boudins de pâte mous et servis chauds, une spécialité du Yémen. On s'engueule presque sur la couleur du drapeau jordanien qui est hissé sur un mât de cinquante mètres à Aqaba. Je soutiens que c'est le drapeau jordanien. Il soutient que c'est un drapeau islamique, hissé là pour être vu de l'Arabie saoudite et de l'Egypte, toutes proches, et d'Israël à... 5 kilomètres. Cela me paraît improbable voire être une énorme bêtise. "La Jordanie n'est pas un pays hostile, pourquoi met-elle un drapeau qui ressemble à celui des Palestiniens ?" m'interroge-t-il. Quelle drôle de conception : arborer un drapeau palestinien (encore eut-il fallu que s'en fût vraiment un, à Aqaba, les deux drapeaux jordanien et palestinien ne se distingant que par la présence d'une étoile à 7 branches) est un signe d'hostilité à Israël... ?!! Encore un bel exemple des amalgames et de la parano en vigueur en Israël, même chez les jeunes. Sa copine ne m'intéresse pas vraiment, même si elle ressemble à une Ophélie préraphaélite. Une jeune femme qui finit ses études de Chimie me raconte les malheurs d'une amie non juive qui tente de s'établir en Israël pour travailler. Elle est journaliste, me dit-elle et n'arrive pas à se voir accorder un visa de travail. Elle n'en revient pas quand je lui raconte les déboires d'autres gens sans histoire venus exercer leur métier de journaliste en Israël. Elle s'insurge rapidement contre la politique de son pays mais me tourne rapidement le dos quand je mentionne les Territoires Palestiniens. "Ah ? Vous allez là bas ?" Il y a Nicole qui revient d'un voyage en Espagne dont elle a rapporté la frange célèbre des madrilènes. Robe courte à fleur, quelques piercings aux oreilles, une peau bronzée. Elle a un rire éclatant, à gorge déployée et semble rire de tout. Des chevilles à ravir l'homo le plus endurci. Elle parle fort et bien l'anglais. Elle ponctue ses histoires de muchachos et autres amigos. Elle est drôle et terriblement belle et vivante. En fait, tout le monde n'est pas aussi vivant qu'elle. Elle pourrait être une héroîne de film, sur les années 60, la révolution sexuelle, Almost Famous ou je ne sais quoi. Cette fille est éminement sexuée et débordante de charme. Bref. La véritable révélation de ce brunch que je ne peux m'empêcher de regarder. Elle ne me jette pas l'ombre d'un regard. Du monde, d'autres gens. Une jeune fille qui part s'établir au Nouveau Mexique, à Albuquerque et d'autres que je ne connais pas, perdus au milieu de la jungle du balcon. Un grand drapeau israélien flotte sur le balcon, en haut d'une longue perche. Il fait beau, jaune bleu vert et blanc. Ces gens sont beaux et tout ça est très agréable. Chose insolite, des milliers de drapeaux israéliens, distribués dans tous les journaux du pays, ont été mal imprimés : l'étoile de David, dont deux des pointes font d'ordinaire face aux deux bandes bleues du drapeau, a subi une rotation de quelques degrés, modifiant subreptiscement l'agencement du drapeau. Sacrilège perpétré par l'industrie chinoise. A moindre coût, drame d'Etat. Le tiers des drapeaux du pays, tous suspendus aux fenêtres sont de mauvais drapeaux. - Chut ! Israël fête son anniversaire
Il y à deux ou trois semaines, Naplouse a sans doute vécu l'un de ses plus gros concerts. Aussi improbable que cela puisse paraitre, les fauteurs de troubles étaient un petit groupe français de rap musette, Ministère des Affaires Populaires - MAP. La belle université de Naplouse, Al Najah, véritablement fondée en 1973 mais dont les origines remontent à 1918, accueillait dans son nouveau campus à flanc de montagne les 4 ou 5 compères du groupe français. Etant, pour 3 ou 4 d'entre eux, "issus de l'immigration", leur discours avait une résonance toute particulière auprès du public de Naplouse : We are all Palestinans, Palestine don't surrender, Palestine we love you. Même si aucun d'entre eux ne parlait arabe, l'origine supposée commune -l'arabité ici- fait son travail de rapprochement. Cela dit, on aura vite assez de ce discours de solidarité affichée qui se retourne parfois contre l 'annonceur. Que des Français clâment "on est tous Palestiniens" lors d'un concert à Gaza, au plus fort du blocus israélien, n'a aucun sens et frôle l'irrespect pour le public gazaoui. Quand bien même soit-on d'origine arabe. Les foules estudiantines généralement oppressées par la situation sécuritaire et humanitaire dans la ville ont trouvé dans ce concert leur exutoire d'un soir. Près de 5.000 étudiants, pour une université qui en compte plus de 16.000, sont venus s'assoir sur les gradins de l'amphithéatre à ciel ouvert : filles d'un côté, garçons de l'autre. La répartition selon le sexe - on serait tenté de dire ségrégation - créait une drôle de dichotomie visuelle : du jaune, orange, rouge et couleurs chair de bras dénudés des hommes d'un côté, et du noir, du rose et du violet des abayas et des voiles de l'autre. Ce soir là, aucune éruption de violence. Pas d'agitation. Juste une sorte de joie assez extraordinaire d'une jeunesse qui semble aimer le rap musette. Le soleil se couche sur Naplouse, ville à flanc de montagnes, dont la qasba s'étale dans le fond du vallon. Sa vieille ville est réputée en Israël pour être le terreau et le nid du terrorisme. Les jeunes gens qui y vivent ressemblent plutôt à de la volaille cloitrée de batterie qu'une opération de l'armée israélienne vient régulièrement réveiller en pleine nuit, pour arrêter ou dégommer un activiste recherché. Naplouse, une ville de plus de 200.000 habitants est bouclée en permanence par l'armée israélienne depuis la seconde Intifada. Ne peuvent en sortir que les Palestiniens munis d'un permis spécial ou les urgences médicales. Et encore... Depuis lundi à minuit, les Territoires Palestiniens sont totalement bouclés? Aucun Palestinien lambda n'en rentre ni n'en sort. Chut ! Israël fête son anniversaire. - L'indépendance d'Israël et la Nakba, 60 ans après
Tags : Israël Indépendance Territoires Palestiniens J'ai passé une partie de mon dimanche au parc de l'indépendance, près de l'ancien cimetière islamique. Là où sur les tombes ancestrales des compagnons de Saladin, Israël souhaite édifier le Musée de la Tolérance. - Rires - . Couché dans l'herbe, torse nu, j'ai lu, pas mal, le bouquin de Régis Debray. Un concentré bien senti de la situation dans la région. Appréciable. Je ne manquerai pas d'en sortir quelques extraits la prochaine fois. Bronzant, le casque sur les oreilles en écoutant Blondie, je remarque qu'un jeune quarantenaire s'est assis à trois mètres de moi, à l'ombre d'un petit arbre. Il me sourit quand je le découvre, là, à mon côté, me dévorant du regard. Je n'ai pas le temps de voir s'il est beau que je lui tourne le dos, n'ayant rien à lui offrir que la vue de mon postérieur. Il finira par partir de lui-même près de deux heures plus tard, las de ne voir que mon derrière sans que je cède au jeu de regard qu'une telle situation habituellement impose. Le parc de l'Indépendance est une grande étendue ronde d'herbe, avec quelques pins, des beaux corbeaux et plein de refoulés religieux et de pédés qui viennent dragouiller à la faveur du jour tombant. Il n'y avait donc aucun malentendu sur ce que cherchait ce jeune quadra, à 3 mètres assis d'une jeune homme bronzé en mini short. Israël célèbre ses 60 ans la semaine prochaine. Six décennies passées à combattre pour sa survie. Quatre décennies passées à occuper un territoire qui, jusqu'à nouvel ordre, ne lui appartient pas : la Cisjordanie. Cette occupation est la pire chose qui lui soit arrivée dans sa courte histoire. Nul besoin d'être savant pour saisir ça. Qu'a-t-elle apporté d'autre qu'une ribambelle de problèmes épineux, désormais indémélâbles et explosifs ? « Les frontières stratégiques d'Israël sont au Jourdain ». Soit. Mais l'occupation comme pis aller ? Non, non et non. Il y a des alternatives et tout le monde le sait en Israël, comme en dehors. Je discutais hier avec la lesbienne lipstick et la nageuse est-allemande. Dont j'apprends qu'elles ont été en couple, ensemble, pendant 5 ans. La première est allé assister aux célébrations « alternatives » de la Shoah, dont Israël commémorait les 6 millions de morts jeudi dernier. Rendez-vous compte, 6 millions. Dans un grand hangar, non pas seulement des survivants mais tous sont venus évoquer leur Shoah. Des jeunes, des vieux, des juifs et des goyim, des colons et des gens de gauche. Comment la voient-ils, comment leur a-t-elle été racontée, comme la surmontent-ils ? Une Philippine garde-malade vient raconter ce qu'est pour elle la Shoah vue à travers un couple de rescapés qu'elle soigne à domicile. Ce qu'évoque pour elle le numéro tatoué. «Une Shoah plus humaine » me dit ma lipstick, aussi perturbant que cela puisse paraitre, plus historique, moins sacralisée, qui puisse enfin être dépassée, dont on puisse faire le deuil. Après la mort des derniers rescapés, d'autres devront la raconter, humainement, et la faire sortir de Yad Vashem. Ce temple auquel chacun va sacrifier son temps, où chaque Européen va discrètement battre sa coulpe, où les gerbes de fleurs de nos diplomates occidentaux obligés s'accumulent, est le garant que la Shoah ne sera pas oubliée. Ce flambeau éternel de la mémoire semble pourtant faire obstacle au travail de deuil. Qui passe, m'a-t-on dit, par une « liquidation ». Elle empoisonne une partie des cerveaux du coin. De l'air, de l'air ! Dis-t-on souvent dans les cercles intellos de Jérusalem-Ouest. Ma lipstick en profite au passage pour accuser les Ashkénazes d'avoir monopolisé la Shoah. Une blaque juive : le jour de la Shoah est appelé le « jour des Ashkénazes ». Ce qu'elle nous rappelle, la lipstick aux cheveux noir de jais, c'est que les Séfarades, eux-aussi, ont eu leur Shoah, moins connue, moins massive, mais tout aussi terrible. « Des juifs maghrébins ont aussi été déportés à Bergen-Belsen » me dit-elle. J'en profite pour reporter ici quelques lignes d'un candide en terre sainte : « C'est une affaire de mémoire et de culture, me répond-il. Nous avons des yeux pour voir parce que, dans notre mémoire de petit écolier, il y a l'Exposition coloniale, le saumon des mappemondes, le bon Nègre, le sale Bicot et mon Tonkinois. En Europe du Sud, vous avez l'expérience du colonialisme, chacun connaît l'autre côté de la médaille. Mais quand on est ashkénaze, que la famille vient d'europe centrale, de Pologne, de Russie et a fortiori de Brooklyn, on ignore tout de cet univers. Nous disons « colonie », ils disent « settlement ». Nous disons « occupation », ils disent « mise en valeur ». Ce n'est pas qu'ils pensent qu'un bon Indien est un Indien mort, mais coloniser, pour eux, c'est civiliser ». Fin de citation. « Le problème, c'est que la colonisation, c'est passé de mode »me disait un jour un diplomate. La seconde ? au physique de nageuse - n'en finissait d'honnir son pays avec ces célébrations du soixantennaire : « Qu'a-t-on à célébrer ? Qu'un échec du vivre ensemble, qu'une apologie de la spoliation, nous-même qui avont été dépossédés, déportés, exterminés, il y a à peine 60 ans, répétons le même schéma ». Le bourreau sommeille-t-il en toute victime ? « La situation sociale intérieure est lamentable, insoutenable à l'extérieure, notamment les mensonges de Tsahal ». Elle évoque alors la mère de famille palestinienne et ses quatre enfants tués pendant leur petit-déjeuner la semaine dernière, à Gaza, par un obus israélien. Elles évoquent ensemble yom ha zikaron ? le jour de commémoration pour les soldats morts au combat et les victimes des attentats. Cette fête triste, où la nation se recueille, précède de quelques heures, selon le calendrier, les célébrations de l'indépendance. Pour rappeler que si le pays existe c'est grâce à ses soldats. Une joie parce qu'une peine. Et cette dernière empêche de voir plus loin que la grande effusion de joie qui lui succède. On ne voit plus que le drapeau pavoisant les fênêtres et les lampadaires du pays tout entier ? y compris ldans la Cisjordanie occupée. Car le pendant réellement malheureux de cette indépendance, ce que presque tous, ici en Israël, feignent de ne pas voir ou ne voient pas ? aveuglés d'extrémismes -, ce n'est pas la mort de quelques soldats (le conflit israélo-palestinien est sans doute l'un des moins meurtriers des grands conflits du siècle) c'est qu'elle est aussi La Catastrophe ? la Nakba. C'est ainsi que les Arabes appellent la création de l'Etat d'Israël. Le revers de la médaille. La Nakba, c'est 750,000 Palestiniens poussés à l'exode, avec les conséquences que l'on sait. L'Autorité Palestinienne prévoirait cette année d'assombrir le ciel avec un gigantesque lacher de ballons noirs. Elle a bien raison d'être en deuil et rien ne présage de temps meilleurs. Situation cocace, le jour où dans une Jérusalem partagée en capitale de deux Etats l'on fêtera pendant ces mêmes jours de mai, à quelques centaines de mètres de distance, la plus grande catastrophe et le plus grand succès de l'histoire régionale. D'aucun diront que cela n'arrivera jamais. L'an prochain, à Jérusalem. - L'hospice autrichien de Jérusalem, un soir de concert
Je pousse les lourdes portes de bois de l'hospice autrichien. Les quelques marches qui y montent sont généralement encombrées de quatre ou cinq soldats israéliens. Là, il est trop tard. La Vieille Ville a été laissée à ses habitants. Une boutique de la rue al wad ferme déjà ses portes. L'épicier d'en face rentre ses portants dans sa boutique, nichée sous une imposante mosquée. D'un coup, la porte passée de l'hospice, coupés du monde. L'escalier de pierre est subitement un peu sombre. Une vierge pataude nous accueille en haut de la première volée de marche. L'été dernier, ils ont enlevé les magnifiques faïences des murs de l'entrée pour ne laisser que la pierre apparente, grossière et froide. Je n'ai jamais compris pourquoi. Ils ont même remplacé une vierge gracile du XIXème en stuc blanc par une matrone indélicate et maladroite façon sainte Foix de Conques en marbre veiné sortie tout droit de l'atelier du coin. Tout change à Jérusalem, même l'escalier de l'hospice autrichien. Quel beau cactus ! dit celui qui m'accompagne. J'aime les plantes mais je n'ai pas la main verte. Je laisse ce plaisir aux jeunes couples et aux quinqua babas. Les jardins sont verts, petites tables de fonte et de céramique groupées sous les palmiers. Une vieille hiérosolymitaine grimpe péniblement les dernières marches qui mènent au hall d'entrée. Kapelle à droite, Kafeteria à gauche. Le salon de musique est au premier. Que d'escaliers ! Nous refusons d'emprunter l'ascenseur bruyant et qui frôle le vétuste. Un, deux, + 3 et nous voilà sur le toît avec vue imprenable sur le dôme du Rocher, la vieille ville et ses colonies juives. Et la mosquée d'à côté. Il fait froid ce soir à Jérusalem et l'air cristallin est ici comme nulle par ailleurs. Là, derrière le dôme d'or, se profile la ligne grise des montagnes jordanienne. Je me souviens avoir cherché en vain les tours de Jérusalem une après-midi d'avril au mont Nébo, il y a trois ou quatre ans. C'était ma première visite en Jordanie. Jérusalem alors m'intriguait. C'est ici que Moïse avait découvert la terre promise. A vol d'oiseau, c'est moins de cent kilomètres. Descendons, c'est l'heure. Il est 19h00 et le concert des époux pianistes doit commencer. Je me dis que la rigueur transalpine ne transigera pas sur l'heure prévue. Que des oeuvres à quatre mains pour ce soir. Mozart, Brahms, Satie et Ravel. Un bon choix, si ce n'est pour le Mozart, toujours trop convenu. Sans doute fallait-il faire honneur à la vénérable institution hôte du concert. Les marches blanches nous mènent au premier étage, dalles bicolores noires et blanches, voûtes sous croisées d'ogives. Le salon de musique a la taille d'un grand salon d'appartement bourgeois parisien. Mais c'est une merveille de décoration. Un décor couvrant vert, or et pourpre du XIXème qui s'étale sur les murs et les trois voûtes du plafond. Une perspective ouverte sur la voute centrale nous emmène vers un ciel où flotte une Eutherpe un peu hiératique. Les armes du pape aux trois couronnes, celles de l'Autriche. C'est un peu apfelstrudel et bavarois mais finalement d'un goût exquis pour Jérusalem. Le kitsch s'appelle souvent du luxe dans nos contrées. C'est un autre monde qui vit dans la coquille de ce salon de musique autrichien. Le piano à queue est là, en acajou, avec nos amis pianistes à quatre mains, saluant. Discours. Mozart. Brahms, danse hongroise N°1, une merveille. Un téléphone sonne. Les têtes énervées des mélomanes de ce mardi soir se dévissent pour trouver le coupable. Le bruit s'éteint une fois le portable rangé. Mais un autre fauteur de trouble fait d'un coup remuer l'assemblée au milieu de la danse N°3. Allah Akbar! Le muezzin de la mosquée d'à côté chante sous nos fenêtres. La salle souffle, des bruits de machoires détendues prêtes à s'agiter. Nos pianistes s'arrêtent à la fin du morceau et, de bon coeur, tout le monde rit au salon, principalement en allemand. On attenda la fin du rameutement à la mosquée. Bla bla bla, Jérusalem mouchoir de poche, l'Orient surprenant. Scène de roman que ces Viennois tout ébaubis de l'Allah Akbar au milieu d'un Brahms. Satie, joli, parfois grave et ombragé pour morceaux en forme de poire. Un programme sympathique malgré la sonate de Mozart. Rappel. Dvorak, danse slave. Décidement, c'est l'Est, ce soir. Il fait terriblement chaud. On sort après le second rappel. Il est temps de filer par la rue el wad et d'aller trouver une place au restaurant du Jerusalem Hotel. Le vent froid s'engouffre dans ce corridor, de nuit, peu sympathique. La ville est sombre . Une bouteille de plastique roule à mes pieds, jetée par un bonhomme au regard noir. Il doit sentir le falafel, à moitié vautré dans un chariot à brochettes et pitas de la porte de Damas. Au restaurant, il y a de la place sous la treille. J'y fume une shisha avant de rentrer nous coucher. On parle de Jordanie. J'écris sans me relire.
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